(Re)Retour de Babel

17.09.2022 - 11.12.2022

Andrés Lejona, Justine Blau & Luisa Bevilacqua

Vernissage le 17.09.2022 à 11:30

Nei Liicht Dominique Lang

(RE) RETOUR DE BABEL
17 septembre - 11 decembre 2022
Centres d'art Nei Liicht & Dominique Lang, Dudelange, Luxembourg
European Capital of Culture 2022


Commissariat & coordination Justine Blau, accompagnée de Luisa Bevilacqua

Sur une suggestion de la ville de Dudelange

Comprenant une série de portraits d'Andrés Lejona (photographe) et des performances contées de Luisa Bevilacqua (artiste de la parole et du récit), allant à l'encontre de familles recontrées lors du projet 'Retour de Babel' de 2007.

Recherche accompagnée par des oeuvres de : Bani Abidi, Marco Godinho, Nicoline van Harskamp, Immy Mali,Chantal Maquet, Julie Polidoro, Marianne Mispaërle, Aïda Patricia Schweitzer, Emily Speed, Barthalémy Toguo, etc.


Le projet « Retour de Babel », qui eut lieu lors de l'année culturelle de 2007, avait pour but de mettre en exergue la complexité du phénomène migratoire luxembourgeois, ainsi que de faire un état des lieux exhaustif du fait migratoire au Luxembourg, il s’est concrétisé par une exposition, une série d'événements, ainsi qu’une publication regroupant trois tomes.

Quatre thèmes y étaient abordés, dont chacun symbolisait l’acte même de migrer : Partir, Arriver, Rester et Être. Ces quatre mots érigés, aux apparences simples, révèlent un corps en mouvement, un corps qui agit, une prise de risque, des étapes de vie et de transformations par lesquelles chaque individu doit passer quand il migre vers un autre pays, afin de s’y installer.

À travers son approche scientifique et artistique, abordant des méthodologies multiples, « Retour de Babel » a ainsi permis d’apposer un regard et des mots sur l’immigration luxembourgeoise, de faire un travail de mémoire, de déconstruire certains récits, tout en proposant des interprétations nouvelles. Le projet ne s’attardait pas uniquement sur la migration ouvrière en lien a la sidérurgie, mais aussi sur d’autres formes migratoires aux motifs de départ divers dans des contextes historiques différents, se consacrant également à la migration de Luxembourgeois vers l’étranger.

Cette vaste polyphonie que forme l’immigration contemporaine était incarnée à travers une série de portraits d’individus ayant migré au Luxembourg, sous forme de photographies et de récits de leurs destinées, et de celles de leur famille. Le choix avait été fait au hasard, comme au hasard des rencontres, afin de donner un reflet de la société luxembourgeoise, partageant ainsi des histoires à la fois uniques et universelles.

« Retour de Babel » a permis de constituer un jalon, à partir duquel on peut continuer à penser. Pour l’année culturelle 2022, le projet est réinvesti par un groupe d’artistes à qui on a demandé d’apposer un regard intime et poétique dans la poursuite de cette réflexion. Nos observations et histoires personnelles en lien à la migration, ainsi que la marginalité et le nomadisme noués à la pratique artistique, nous a sûrement servi d’outil dans l’élaboration de ce projet. L’exposition « (Re) Retour de Babel I» a pour noyau la rencontre avec la descendance de personnes représentées en 2007, que ce soit à travers la photographie, le conte et le récit. Rentrent en dialogue, une série d’œuvres artistiques, une programmation de conférences, d’événements et de films.

Depuis les quinze ans écoulées, la société luxembourgeoise a changé et continue sa mue. Parmi ces transformations, on a pu observer des changements d’immigrations, fluctuant au gré des conflits internationaux, des crise économiques, et de l’élargissement européen ; l’apparition de mouvements militants en réponse aux inégalités raciales ; une initiative de Nation branding ; le travail d’enquêtes historiques sur des questions complexes en lien a l’antisémitisme, la colonisation et le racisme ; une montée du nationalisme ; un referendum autour du droit de vote de l’étrange, une relocalisation de la finance vers le Luxembourg suite au Brexit ; un déploiement d’écoles et de lycées internationaux, etc.

Dans le cadre de « (Re) Retour de Babel » nous avons voulu adresser l’idée d’ «Être à sa place», prolongement du « Rester et Être», qui clôturait le projet initial. Nous sommes retournés auprès de plusieurs familles issues des portraits réalisés en 2007, afin d’aller à l’encontre de la « deuxième » génération, pour apprendre à connaître leurs histoires et saisir le lien qui les unit a leur(s) culture(s) d’origine, ainsi qu’à la luxembourgeoise. De comprendre ou se situait cette « place » ?

La question reste complexe, car elle se rapporte à un ressenti personnel, tout autant qu’ à une impression renvoyée par la société. L’idée de place relève tout autant de l’ordre de l’intime que du public et du politique. D’où vient ce sentiment d’être ou de ne pas être à sa place ? N’est-ce pas dans la nature humaine de chercher à « être à sa place » ? De quelle place parle-t-on en fait ? Ou bien devrait-on parler de « places » au pluriel ? Et quand est-on réellement arrivé ? La sociologue Heidi Martins, qui a étudié la seconde génération de Portugais au Luxembourg, explique que cette idée même de « chez-soi est un processus, une quête plus qu’un accomplissement. »

Ce va-et-vient symbolique autour de l’idée de « place » se retrouve dans de nombreuses expressions : on peut chercher sa place, la trouver, rester à sa place, se faire une place au soleil, partager sa place, la laisser, la reprendre, on peut prendre la place de quelqu’un, répondre à la place de l’autre, se mettre à sa place, avoir un comportement déplacé, aller de place en place, ou faire du sur place. Ces expressions évoquent une rencontre, ainsi qu’un espace à négocier et à partager.

La philosophe Claire Marin explore à travers son livre éponyme « Être a sa place », les espaces, réels ou symboliques, qui nous accueillent ou nous rejettent. À travers son ouvrage, elle constate que « le vrai lieu est un rapport au monde ». Loin des identités fixées, les notions de place et de déplacement peuvent être repensées de façon dynanmique.. Notre héritage n’est pas uniquement constitué de nos ascendants, mais également des rencontres faites de « filiations affectives et imaginaires ». Cette notion reprend l’idée de l’identité-rhizome proposée par Glissant qui remet en cause l’idée même d’une identité définie, associée à une nation, une langue, une culture ou une religion. L’identité-rhizome est une racine multiplie qui ne tue pas autour d’elle, qui fait lien. Heidi Martins nous fait part du constat, que le prix souvent à payer en termes de sentiments d’appartenance en lien à la migration, est un devoir d’invisibilité. Ou on pourrait dire de discrétion. Glissant nous invite à imaginer et penser l’identité en mouvement, les identités telles qu'elles n’existent pas à priori. Elles sont faites d’interconnectivité, et ne seraien donc pas hiérarchisées. Car si c’est relatif, rien n’est figé.

À travers son livre, Claire Marin nous renvoie à cet éternel « entre-deux » : « Il n’y a pas d’un côté les enracinés et les nomades, les hommes de la terre et ceux du vent ». Cet entre-deux se reflète aussi par une coexistence de deux pôles en tension que traversent les individus : un sens de légitimité et d’illégitimité, de loyauté et de déloyauté, de familier et d'étrangeté, d'adhésion et de rejet, un désir d’ancrage et d’ailleurs, d’effacement et d’existence. Dans cette constellation d’espaces et d’identités, se localise également, pour la deuxième génération, le pays, ainsi que la culture quittés par les aïeux exilés, empreint d’imaginaire et de nostalgie. Le besoin d’ « être a sa place » invite la personne à se « déplacer » de définir ce qui constitue sa singularité, son appartenance et ce qui la lie aux autres, cela peut passer par un besoin parfois « de s’extirper d’une place attribuée » par la famille ou la société, et de devoir même parfois scier la branche ou couper le cordon.

« (Re) Retour de Babel » s’attarde également sur la place des langues et de ce qu’elles charrient avec elles dans cette notion de vivre ensemble. Édouard Glissant associe à la relation « le relatif », mais également « le relaté » et « le relayé ». Ce qui nous ramène au mythe de Babel, ainsi que la place des langues, de la parole, des mots, des histoires et des récits, ainsi que de leur transmission, dans la construction imaginaire d’une identité et d’une communauté. Ces réflexions sont abordées en lien au Luxembourg, mais également plus universellement en rapport à la migration, faisant place au conte comme parole créatrice d’une communauté humaine et à une exposition chorale œuvrant à des mise-en-relations possibles.

Références :
Édouard Glissant. Poétique de la Relation, Gallimard, 1990
Claire Marin. Être à sa place, Habiter sa vie, habiter son corps, Éditions de l’Observatoire, 2022
Heidi Martins. Se sentir chez-soi : quelles clefs ?, Forum 383, 2019


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