Aude Legrand // C'EST L'HISTOIRE D'UN CHAT QUI PORTAIT DES SOULIERS À MINOUX

07.09.2019 - 06.10.2019

Vernissage le 07.09.2019 à 11:30

Dominique Lang

Aude Legrand

c’est l’histoire d’un chat qui portait des souliers à minoux.

07.09.2019 - 06.10.2019

Vernissage le 7 septembre 2019 à partir de 11h30 

au centre d’art Dominique Lang 

Exposition ouverte du mercredi au dimanche de 15h00 à 19h00

Tout début a une histoire.

Cette histoire-ci, commence par un chantier et du bordel. Elle n'essaye pas de cacher ses provenances, ou juste un peu peut-être.

Assez pour créer un espace-temps qui nous est propre. Un espace-temps libéré du bagage superflu pour créer un état de fait. Un état. A nous de le traverser.

Dans cette histoire, il y a un fauteuil et la lourdeur écrasante de celui qu'il portait. 

Il y a le titre aussi, répété à l'abondance : « c'est l'histoire d'un chat qui portait des souliers à minoux. C'est l'histoire d'un chat qui portait des souliers à minoux. C'est l'histoire d'un chat qui portait des souliers à minoux. »

Une histoire cul-de-sac. Alors qu'il s'agit d'avancer. Une histoire figeante, alors qu'il s'agit de grandir.

D'où le besoin d'un chemin. D'où l'importance du processus. D'où l'amour pour un hasard créateur et d'où l'empathie pour les matières fragiles. 

D'où cette réécriture de l'histoire d'une guerrière qui refuse de suffoquer dans un moule. 

C'est le chemin d'une femme aux repères confus.

D'où le besoin de la désidentification et d'où son regard rêveur, tourné vers le large, puis l'autre regard, qui fixe, qui scrute et qui mesure. 

Alors, ou parce que, elle fut plutôt solitaire, notre chasseresse fit parler d'elle.

On racontait dans le village qu'on pouvait, à travers la fenêtre de la chambre de notre héroïne, observer un phénomène stupéfiant : selon l'angle dans lequel les rayons de soleil éclairaient sa pièce, elle, couchée sur le lit, dans son nid, dégageait une lueur, parcourant son corps entier.

Et l'on racontait qu'il s'agissait ici de veines dorées, cicatrices dans lesquelles elle faisait couler de l'or liquide, dessin qui à chaque blessure se densifiait, et ainsi dit-on, qu'un jour son armure dorée se compléterait jusqu'à recouvrir son corps entier. 

Ce que les villageois ignoraient cependant, c'est que ces lignes retraçaient un amour insensé qui avait marqué son corps et forgé sa conscience, mais qui n'était pas voué à durer jusqu'à la figer dans une carcasse dorée.

Sa conscience lui servirait dorénavant de carte pour trouver le chemin à travers cet espace-temps physico-émotionnel dans lequel nous nous trouvons. 

« De manière juste pour moi-même! », déclara-t-elle en contemplant son visage dans le miroir. 

Elle regarda longuement, avec l'autre regard ; celui qui fixe, qui mesure et qui compare.

« C'est bizarre, pensa-t-elle alors, c'est moi, mais c'est pas moi. Jamais je ne pourrai être aussi parfaite que ma réflexion, mes yeux me décevront à toujours. » Elle rigola et jeta à son image : 
« Tant pis, de toute façon je vais finir par pourrir et on fera avec. A toi de voir ce que tu deviendras après. »

Son histoire, c'est l'histoire d'une vie, de vies, révélées à travers les étoiles. 

Un jour, assise à sa table de travail, tout en bas dans la cave de sa demeure, elle commença à feuilleter ses vieilles photos de famille, moments irrécupérables, disparus déjà et figés quand-même. 

Une pensée lui vint et elle expliqua à son fidèle compagnon : « Quand la photo propose une réflexion qui ouvre sur un autre monde, je la recouvre! Je viens d'un univers que toi, tu ne connais pas, alors je le recouvre ! »

Son compagnon, le chevalier sans tête, lui répondit : « Tu as le droit, ce monde derrière le monde est le tien, et nul t'oblige à le dévoiler. »

« Ah mon brave chevalier, répondit-elle en pleurant des perles, je n'aime pas les choses parfaites ! Vive le jour où je t'ai décapité! Cela t'a rendu bien aimable, beau même je dirais ! Oh mon chevalier, je t'aime comme on peut aimer une étoile avant de savoir qu'elle finira par disparaître. » 

Être dans la beauté neutre d'une histoire, fait respirer.

Être sûr de ne plus avoir besoin de regarder, aussi.

« Vous savez, chère chasseresse, dit le chevalier, en fin de compte, exister c'est se consumer. Ainsi, par coup de hache, vous m'avez fait évoluer. Décapité, j'entame ma nouvelle vie à vos côtés, et que serais-je sans votre amour, maintenant que mon cœur est placé plus haut que mon cerveau?

Qu'on me coupe les jambes aussi, si cela m'aidera à avancer. »

Destin partagé avec beaucoup de guerriers et de guerrières : la paix des amoureux fut très vite perturbée, car une guerre éclata dans leur univers, et notre héroïne, chasseresse intrépide, dut partir au combat. 

Déterminée elle se coupa les cheveux d'un coup de croissant de lune sec (opération indolore pour exciser le souvenir douloureux du crâne), activa son armure dorée, et se mit en marche. 

Arrivée à sa barque, elle tendit l'arc de la voile jusqu'à toucher le ciel, et ce croissant de lune à trancher les souvenirs, un peu moins courbé maintenant, fit avancer la coquille en pierre comme par magie.

Ainsi, elle navigua à travers beaucoup d'états d'âmes différents avant d'arriver à l'épicentre du conflit. 

Puis, elle s'y lança.

Bribes de bataille:

Accepter sa féminité !

Couper un membre !

Couper le doigt à quelqu'un !

Couper SON doigt !

Tirer un fil

Ciseler la corde

Faire tomber quelque chose !

Creuser

Gratter

Tapisser d'or la partie creusée

Soleil

étranglé

déplacé

Rapport manquant

Salon de coiffure

Œufs en poudre

Récupérer les carcasses,

les recouvrir d'or.

La chasseresse à l'armée d'œufs en or fut déboussolée, mais 

résolue !

« En avant mes carapaces cassées ! Une armée n'a guère le temps de couver, 

à tantôt fertilité, ici c'est le combat ! »

Blessure ! 

Cassure !

Après de longs combats sur plusieurs fronts, la chasseresse et son armée parvinrent à rétablir ou plutôt à établir l'ordre, un ordre. Enfin, il faut dire que l'ordre s'établit finalement par la mort d'un poisson, mais cela est une autre histoire, beaucoup trop longue et compliquée pour la raconter ici.

Elle envoya une lettre très brève à son chevalier qui fut en connaissance des causes:

« Le poisson combattant est mort, la guerre est terminée. »

Alors, soulagé, le chevalier exhala longuement, et son haleine fit remonter un nuage de poussière qui recouvra lentement sa tête gisante. La guerre est terminée.

Quelques années plus tard, une carte postale envoyée du champs de bataille fût retrouvé dans un grenier, voici ce qu'on avait écrit :

« Ici, c'est calme. »

Contemplant les dégâts de cette guerre achevée, la chasseresse baissa les bras devant ces étendues de sol brûlé. Le temps de mouvement constant et de vigilance permanente pouvait enfin s'arrêter. Ainsi il cessa de remplir les journées et céda sa place à un vide déprimant. 

Il fallait tout reconstruire. 

Quelqu'un avait écrit en blanc sur les débris d’un mur en briques : Si tout est faux, quel ingrédient tu prends pour construire ta vie ?

Et la chasseresse cria au scripteur invisible : « Ce que tu trouves autours de toi ! » Et plus doucement : « libérée du bagage superflu, je vais enfin pouvoir faire mon grand voyage, seule et sereine, pour après retourner dans mon nid, apaisée. Et qui sait, peut-être même prendre le temps de couver mes œufs au lieu de les envoyer à la guerre. »

Sur ce, elle reprit sa barque pour quitter ces terres désolantes et elle navigua à travers des eaux mystérieuses et profondes. 

Ces paysages liquides inconnus, où l'on pouvait apercevoir des pointes de rochers intrigants, incitaient notre curieuse protagoniste à plonger dans leurs abysses. 

Sous la surface, les pierres gigantesques prenaient des formes surprenantes. Quelques unes devenaient transparentes avant de se remplir d'une lueur phosphorescente, alors qu'une autre projeta un arc-en-ciel sur le fond de cet univers vaste et magnifique. 

La chasseresse contempla avec étonnement tous ces phénomènes précieux, mais elle savait qu'il ne fallait pas rester trop longtemps sous la surface de ces régions fantasmagoriques car l'on risquait de s'y perdre et de se transformer en sirène.

En revenant à la surface elle avait compris. Il faut appartenir à soi-même.

 Fatiguée, elle fouetta son véhicule à coups de vent pour rentrer vite ! Vite ! Vite ! Auprès de son chevalier bien aimé pour se blottir dans le

draps, faire des câlins au chat, manger un avocat et boire une potion aux herbes.

A partir de là, tout était possible.

« in the end she became 

more than what she expected.

she became the journey, 

and like all journeys,

she did not end, she just 

simply changed directions

and kept going. »

R.M. Drake

Nora Wagner