Sébastien Cuvelier

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Paradise City

En 1971, mon oncle Christian, alors 22 ans et étudiant en ingénierie civile, acheta un combi Volkswagen avec deux amis et parcourut pendant l’été les 6000 kilomètres séparant Namur et Persépolis, le joyau de la civilisation achéménide. C’était l’année du 2500eanniversaire du grand empire perse, et les ruines de Persépolis étaient au cœur des coûteuses festivités organisées par le shah d’Iran, Mohammed Reza Pahlavi, en octobre de la même année. Christian relata son voyage dans un journal de bord polycopié et distribué à la famille et aux amis. Le dernier chapitre s’intitule: l’Iran, paradis perdu.

Le concept de paradis est intrinsèquement iranien. Le mot ‘paradis’ vient de l’ancien persan paridaida, littéralement “jardin clôturé”. Quand les Grecs envahirent la Perse, ils furent tellement éblouis par les jardins royaux qu’ils s’approprièrent le mot, devenu paradeisos. Des années plus tard, les religions abrahamiques utilisèrent le même mot pour désigner le paradis, représenté sous la forme d’un jardin (le jardin d’Eden dans la religion chrétienne).

En 1979, huit ans après le voyage de mon oncle, une révolution destitua le shah et transforma rapidement l’Iran en un pays fantasmé comme un paradis islamique. La jeunesse iranienne née après la révolution n’a jamais connu autre chose. Plus de la moitié de la population actuelle a moins de 30 ans, avec un taux d’éducation important et des rêves plein la tête.

En 1987, le groupe américain Guns’n’Roses sortait le morceau Paradise City, une ode à un ailleurs, une échappatoire. Axl Rose, alors 25 ans, chantait: “Take me down to the paradise city / Where the grass is green and the girls are pretty”. Cette ville, Paradise City, est en construction en Iran. Elle est située juste en dehors de Téhéran, telle un amas de béton poussant dans un paysage lunaire. Son nom, Pardis Town, est la traduction littérale de Paradise City en persan moderne. Elle s’érige au milieu de nulle part, avec un écrin montagneux comme décor dramatique, dans le but d’absorber la croissance de la population urbaine voisine. Elle n’a rien de paradisiaque.

Alors qu’est-ce que Paradise City ? Pour certaines personnes, c’est un petit village dans le nord de l’Iran, où on peut échapper au tristement fameux smog de Téhéran. Pour d’autres, c’est quelque part en Europe ou au Canada, où une autre vie est possible, loin des contraintes politiques et religieuses. Pour la moitié du monde il y a bien longtemps, c’était Persepolis, tout comme pour un jeune étudiant belge féru d’histoire voyageant en van durant l’été 1971. Au-delà de tout cela, cette notion représente un certain espoir, sous la forme de nostalgie, recherche du changement, nouveau départ ou reconstruction.

Qu’ils aient ou non entendu parler de Guns’n’Roses, beaucoup de jeunes femmes et hommes iraniens éduqués et issus de la classe moyenne supérieure rêvent à leur Paradise City, quoi que ce soit et où que ce soit. Je les ai rejoint dans leur quête.

www.sebweb.org
  • 01 Hormuz Beach, 50x75cm, 2018
  • 02 Ladan, 50x75 cm, 2018
  • 03 Mahi, 120x180 cm, 2018
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« J’ai eu au Paradis le serpent comme ami

Et cette ignominie me fit perdre l’Éden » 1

à propos de l’exposition de Sébastien Cuvelier

PARADISE CITY

Commissaire d’exposition : Danielle Igniti

Centres d’art – Ville de Dudelange

www.galeries-dudelange.lu/

Nei Liicht

05.05.2018 – 07.06.2018

L’Iran est un grand mystère. « Quel autre pays [sauf la Grèce] a su conserver sa langue, son

territoire et sa culture depuis 3000, 5000 voire 6000 ans de civilisation – certains Iraniens osent

aller jusqu’à 10000 ans ? Un tel bagage pèse diablement lourd sur les épaules des descendants de

l’ancien Empire perse. Il explique pour beaucoup leur extrême chauvinisme et leur pesant

nationaliste. Mais il apporte aussi une originalité et une saveur uniques à ses traditions, à ses

fêtes, à tous ses arts.

Voyager en Iran, c’est marcher sur les pas de Zarathoustra – il est né à Bactres, dans l’actuel

Afghanistan, mais c’était alors les marches de l’empire achéménide. C’est festoyer avec ses

grands rois Xerxès, Darius ou Cyrus du côté de Persépolis. […] C’est boire avec le poète Omar

Khayyam un « vin de baignoire » plus ou moins frelaté – gare au mal de crâne, le lendemain.

L’Iran est chiite mais reste zoroastrien. L’Iran est moderne mais demeure archaïque. L’Iran aime

les sciences mais les superstitions y sont solidement ancrées. L’Iran est mystique mais amoureux

des plaisirs les plus terrestres. L’Iran produit un cinéma inventif mais la censure pèse toujours

lourdement sur ses réalisateurs. L’Iran des poètes pardonne mais l’Iran des juges islamiques

condamne à mort le plus grand nombre de mineurs du monde. L’Iran est une république

islamique mais le nombre des Iraniens pratiquants est estimé à seulement 30%. On pourrait

continuer longtemps cette dualité »2, … mais revenons plutôt à la Paradise City de Sébastien

Cuvelier.

1 Farîd oddîn’Attâr, Le Cantique des oiseaux, traduction de Leili Anvar, Paris, Diane de Selliers Éditeur, « Textes »,

2014. Le Cantique des oiseaux, ce poème d’environ 9 500 vers, écrit en persan à la fin du XIIe siècle, raconte

l’histoire de tous les oiseaux du monde, métaphores des âmes humaines, partis en quête de leur Majesté

souveraine et chante le voyage de milliers d’oiseaux en quête de Sîmorgh, manifestation visible du Divin. La

huppe, messagère de Salomon, les guide et les encourage en leur racontant des histoires de sagesse puisées parmi

les classiques de la littérature profane ou inspirées du Coran. Chef-d’oeuvre de poésie mystique, Le Cantique des

oiseaux est un récit initiatique : chacun peut voir dans les oiseaux le reflet de lui-même, à travers le prisme de ses

propres expériences et de ses quêtes intimes. Chacun peut se perdre dans les sept vallées traversées par les

oiseaux, pour mieux se retrouver.

2 Jean-Pierre Perrin, L’Iran. La prière des poètes, Bruxelles, Éditions Nevicata, « L’âme des peuples », 2017, pp. 9-

10.

La quête – de l’oncle, de soi ou du paradis. Il s’agit d’un travail que le photographe a

mené en Iran, où il a réalisé trois voyages entre mai 2017 et janvier 2018. Quand Sébastien

Cuvelier voyage, il fait du « couch surfing » – c’est un choix qui lui permet de rencontrer des

personnes et de voir ce qui est invisible depuis la rue, dans les musées et autour des circuits

touristiques plus ou moins habituels. Le site internet de couchsurfing est évidemment interdit en

Iran. Mais il est assez facile de contourner les censeurs de la toile et, seulement à Téhéran

40.000 personnes ont des profils de couch surfers ! C’est dire le désir des jeunes de rencontrer

des étrangers, de sortir autant qu’il est possible des frontières de leur pays.

Voyage dans l’un des pays les plus ambigus qui soient : la « démocratie » oppressive et à la carte

du Régime islamique règne et pourtant les beautés de l’Iran sont infinies. Sébastien Cuvelier

s’inspire pour son périple du voyage que son oncle avait fait à 22 ans (en 1971) quand il avait

parcouru en camionnette avec deux amis les 6000 kilomètres entre Namur et Persépolis.

L’oncle laissa un carnet et des photos. C’est ce carnet qui est à l’origine de ce projet de

recherche d’un paradis perdu, de rencontre avec les habitants d’un pays dont on ne peut presque

rien savoir si l’on entre pas chez eux tellement les règles de l’espace public sont strictes. Il est

ainsi allé à Pardis Town, cette cité de tours de béton qui casse la majestueuse montagne, mais

aussi à Téhéran, Shiraz, Ispahan, …, puis sur l’île d’Ormuz avec sa Paradise Valley, ses hippies,

ses terres rouges et ses montagnes de sel.

La photographie (le velours et le feu). Au premier abord, en regardant les images – et

avant d’écouter/lire les histoires des jeunes – l’on ne remarque pas qu’il s’agit d’un pays en

dictature : les images sont si belles. C’est encore cette dualité iranienne caractéristique – il y a

tellement de beauté qu’elle cache la violence, la tristesse, et les multiples oppressions pourtant

bien réelles. Sébastien Cuvelier les capte avec délicatesse, discrétion et respect : il ne peut que

laisser un espoir aux jeunes personnes qu’il a rencontrées et avec lesquelles il est maintenant lié

d’amitié. C’est aussi cette tendresse du photographe pour ses sujets – devenus pour lui des

personnes singulières –, qu’exprime le choix du papier Hahnemüle « velouté ». Pourquoi

surtout des femmes ? Parce qu’apparement les femmes s’ouvriraient plus facilement à l’échange.

Peut-être aussi parce que ce sont elles ont plus perdu avec la Révolution Islamique. Et peut-être

encore parce que le paradis est le domaine de la femme : c’est elle qui a cueillit la pomme ! Le

photographe a donc vécu chez chacune de ces trois jeunes femmes dont on peut écouter la

définition du paradis en audio dans l’exposition, ils se sont raconté leurs vies. Les prises de vue

ne sont pas mises en scène mais ont surgit spontanément, quand pendant leurs échanges le

photographe voyait l’image qu’il recherchait. Deux de ces jeunes femmes ont déjà quitté l’Iran :

l’une pour la Hollande et l’autre pour le Kenya où elle a plus facilement réussi à obtenir un visa,

afin d’y vivre avec son compagnon français. En regardant ces photographies on ne peut imaginer

l’écart qu’il y a entre l’intérieur et l’extérieur. Il est d’abord donné discrètement – à travers un

mur assez haut derrière lequel apparaît un arbre – puis, à un moment, un peu plus violement :

quand par un usage tout à fait maîtrisé de sa caméra Sébastien Cuvelier photographie la

préparation de soupes pour une fête. Les feux de bois qui vont servir pour la cuisson

apparraissent comme brulant la mosquée au fond. De quoi nourrir l’imagination de celles et

ceux qui n’ont jamais mis les pieds en Iran et qui s’attendaient peut-être à voir une certaine

violence dans cette exposition caractérisée plutôt par son regard humaniste, doux, à la recherche

d’une beauté.

La vie des autres (une photographie story-telling). Il ne s’agit donc pas de parler de la

situation politique de l’Iran mais des jeunes qui y habitent, de leur manière de vivre dans ce

contexte souvent complexe. La curiosité de Sébastien Cuvelier pour ce qui lui est étranger, sa

fascination pour ce qui n’est pas lui-même (le carnet de son oncle, la vie des autres, l’ailleurs)

deviennent ainsi pour le photographe sa propre quête de son paradis.

Les Rolling Stones et le trésor. Pour continuer à lire ce texte, merci de d’écrire sur votre

moteur de recherche Youtube « Paradise City + Guns’n’Roses » (lien en note de bas de page3).

Le morceau du groupe américain date de 1987, il est évidemment à l’origine du titre de

l’exposition mais il donne aussi un autre ton, une vision – ou un imaginaire – du pays assez

inattendus. Et Sébastien Cuvelier de citer la chanson « Take me down to the paradise city /

Where the grass is green and the girls are pretty », Pardis Town existe, elle est en pleine

construction mais, comme le photographe l’explique : « Elle n’a rien de paradisiaque »4. Touche

d’humour assez Rock‘n’roll, cette référence constitue aussi une prise de position : il ne s’agit

pas ici d’un documentaire à volonté « objective » – ce qui par ailleurs ne peut jamais

objectivement exister puisque toute transmission d’informations constitue avant tout une

présélection et une mise en récit des informations. Il ne s’agit donc pas pour le photographe de

faire semblant de « reporter » une certaine vérité du pays visité. La virtuosité avec laquelle il

photographie le sable brillant – lui donnant l’allure sublimée d’un ciel aux milles et unes

étoiles – constitue la réponse à la question de savoir s’il y a trouvé ce qu’il cherchait.

Éthique. Il y a dans ce travail un respect pour cet autre monde, cette histoire si profonde, pour

ces jeunes – dont la vie ne peut que paraître comme étant, dans une certaine mesure, irréelle,

surtout du point de vue (si confortable) qu’est l’angle européen – sans tremblements de terre,

sans voisinage en guerre constante, sans Régime islamique « démocratiquement » élu – mais

plutôt pacifique et libre. Point de vue européen qui est souvent idéologiquement chargé envers

l’Iran : il faut connaître, rencontrer, discuter avec des Iraniennes et des Iraniens pour

commencer seulement à saisir l’extrême ambiguïté qui caractérise ce pays, la richesse

contradictoire de sa culture et l’ambivalence de ses beautés. Écouter. C’est ce qu’a fait Sébastien

Cuvelier et c’est ce qu’il transmet. À bien regarder les signes dans ses images, on le comprend :

par exemple dans la beauté de la peinture murale (fleurs et oiseaux sur fond pastel, rue de

Téhéran) qui est un vers du Coran – et le contraste avec le fait que le Coran soit imposé dans

l’espace public et au nom duquel ont lieu des choses inacceptables (comme emprisonner une

femme qui refuse de porter le voile, etc.).

Le paradis a été retrouvé. Pour Mahshid le paradis serait un pays sécuritaire et en paix, un

pays heureux. Gouverné par un gouvernement démocratiquement choisi par le peuple, régit par

une constitution respectueuse des droits de l’homme [et de la femme], habité par des personnes

qui ne jugent pas les autres ; son paradis serait que son pays soit « comme la Hollande » – où elle

vit actuellement comme réfugiée, dans un camps pour femmes ; donc pas avec son compagnon

qui est dans un camp pour hommes. « My paradise would be a free, civilized and proud Persia »,

dit-elle avec sa voix si douce et courageuse – et ayant pris la décision de vivre en Europe, loin de

chez elle.

3 https://www.youtube.com/watch?v=Rbm6GXllBiw

4 Arist statement concernant le projet à l’origine de cette exposition, il sera à la disposition des visiteurs.

Paridaida, παράδεισος, devenus ensuite le « paradis », font probablement partie de ces mots

qu’il vaudrait peut-être mieux libérer de leurs poids religieux et culturels, qu’il vaudrait mieux

ne pas essayer de comprendre ; car ce sont des mots qu’il est encore possible de rêver chacun

selon son bagage, ses désirs et ses cheminements. C’est peut-être aussi cette recherche d’un

idéal qui guide les choix décisifs des personnes parties en quête de leur paradis souverain – quel

que soit le nom, les couleurs, les matières et les visages que chacun donne à son paradis intérieur,

intime, secret, et finalement non partageable. Et c’est aussi ce qui ne peut être partagé, cette

quête, qui contribue au tissage de nos histoires avec celles des autres – ici avec un Iran

merveilleusement beau, un pays triste, mais si beau.

Il est maintenant temps de consulter notre poète, car ce texte, ne peut se terminer qu’en

s’ouvrant au verbe amoureux d’un poème persan.

« Cette roue sur laquelle nous tournons

Est pareille à une lanterne magique.

Le soleil est la lampe, le monde, l’écran.

Nous sommes les images qui passent.

Le véritable bonheur, c’est une rose,

Deux pains de froment, trois amis,

Quatre chansons et cinq flacons de vin.

Un livre de vers sous la ramée,

Un pichet de vin, une miche de pain... et toi

À mes côtés chantant dans la solitude...

Et la solitude est à présent le paradis ! »

Khayyam5.

Sofia Eliza Bouratsis

5 Omar Khayyam (~1040-~1123), extraits des Ruba’iyyat (Quatrains), un recueil de poésie épicurienne où le vin

coule à flot. Khayyam était poète mais aussi un savant renommé, il a mis au point le calendrier solaire perse avec

année bissextile toujours en usage aujourd’hui.