TILLIER THIERRY



TILLIER 3
COMMUNIQUÉ À L’ATTENTION DE LA PRESSE
Le visiteur profane s’il n’est pas bouleversé ou du moins étonné, restera dubitatif devant le travail de Thierry Tillier. C’est autant la nature des matériaux utilisés que les images qui en résultent, qui déconcertent.
Comme ce fut souvent le cas, nous pourrions partir du postulat d’une explication relative au « collage » et à son histoire, pour trouver un sens à l’œuvre de Tillier. Tant il est vrai d’ailleurs que, pour la plupart des observateurs, Tillier passe pour un praticien de cette discipline et le maître à penser d’une génération de collagistes actifs aujourd’hui à Charleroi.

Le collage est une discipline qui consiste à coller sur un support, à assembler, à mélanger des fragments de textes, des matériaux divers, des images imprimées ou photographiques afin de créer d’autres ensembles visuels reconstitués. Technique essentielle de l’art moderne, il en compose même le paradigme au même titre que la peinture et la sculpture participaient à la définition d’un paradigme de l’art classique. Formellement, c’est à dire au premier degré, le collage n’est pas aujourd’hui un mode contemporain d’expression par opposition à l’installation par exemple. Ce qui ne signifie nullement l’essoufflement du collage ces dernières années. Pour preuve, son enrichissement par des apports extérieurs comme la vidéo ou toute autre forme de mise en espace.

En ce qui concerne Thierry Tillier, s’en tenir à la dimension « collagiste » de son travail le réduirait à ses propres apparences, aux moyens et aux techniques, et reviendrait à écarter des fondements d’ordre intellectuels, idéologiques et philosophiques de l’œuvre.

Il est indiscutable cependant que Thierry Tillier pratique essentiellement le collage depuis une vingtaine d’années, mais pas uniquement. C’est de cette prolixité dont il est aujourd’hui question et dont les œuvres résultent. Oserait-on dire que Thierry Tillier en a d’ailleurs fini avec le collage, non pas parce qu’il a abandonné cette technique mais parce qu’il a dépassé un certain charme des apparences pour tendre à un au-delà de l’image, s’affirmant dans la création de « contre-images ».

Thierry Tillier est artistiquement né dans le courant des années 70. Découvrant la peinture par l’abstraction lyrique, libre et gestuelle. Il exposa une première fois en 1975.
Après un bref passage en photographie à l’Académie de Charleroi, germe en lui, peu à peu l’idée de la confusion, non pas uniquement des genres mais des vecteurs de l’imagerie contemporaine populaire et des comportements artistiques. La photographie d’abord, n’est pas abordée au sens technique et praticien du terme mais via la technique du polaroïd. Le « pola » est une source d’instantané et d’immédiateté dans un rapport spontané au temps que Thierry Tillier recherche dans ses compositions.

La rencontre du texte et de l’image s’impose dans son travail à la fin des années 70 alors qu’il dirige des revues aux tirages limités comme « Anatolie au café de l’aube ». Son attitude éditoriale ne se tarira pas ensuite.
La soif d’une liberté, d’une liberté inaliénable propre aux années 60, poussant les « attitudes à devenir des formes » , amènent Tillier à s’enivrer alors de mots, de phrases, de textes, d’images, de peinture, de vidéo, de super 8, et de techniques diverses, utilisées simultanément comme tout autre moyen pour créer les « symptômes visuels » de cet état d’esprit. Thierry Tillier devient alors, comme il l’a lui-même affirmé, un « artmaker », le terme lui convenant davantage que celui de plasticien.

Au milieu des années 70, le mélange des genres ou plutôt l’impudeur grandissante à les mixer, la remise en question même de la création et la notion d’anticonformisme caractérisent l’héritage d’un groupe qui servira de toile de fonds aux idées de Tillier, c’est Fluxus.

Maciunas, artiste lithuanien exilé à N-Y affirmait en ce sens : « Purger le monde de l’art mort, de l’imitation, de l’art artificiel, de l’art abstrait, de l’art illusionniste, de l’art mathématique. Promouvoir l’art vivant, l’anti-art, promouvoir la réalité du non-art pour qu’il soit compris de tous, pas seulement des critiques, des dilettantes et des professionnels. »

Entre Charleroi, Bruxelles, Paris et d’autres villes européennes, Thierry Tillier part à la rencontre de ceux qui comme lui se nourrissent de cette dimension de l’art. Rencontrant Pierre Restany et les Nouveaux Réalistes , les représentants de la Nouvelle Figuration et de la Figuration Libre , Tillier se construit un univers référentiel et un paysage relationnel surprenant pour un artiste carolorégien. C’est sans doute le seul artiste de Charleroi à s’être nourri, en direct des tendances internationales. C’est pour cette raison que durant ces 25 dernières années et jusqu’il y a peu, les contacts de Tillier avec le monde artistique local ont été limités.

C’est dans ce macrocosme artistique alternatif des années 70 - 80, qui reste d’ailleurs mal connu du grand public, que Tillier chemine. C’est en effet d’un réseau « souterrain » qu’il s’agit puisque les expositions se faisaient dans des lieux alternatifs, récupérés pour l’occasion (garages, salles de bain, etc. ) et puisque les artistes possédaient leur réseau de diffusion propre, coupé des mass media. L’exclusion du cadre socialement accepté du monde de l’art de l’époque était d’ailleurs voulue par les artistes eux-même qui le trouvaient trop étroit et contraignant. Une des grandes idées de Fluxus par exemple était de libérer l’homme sur le plan physique, intellectuel et politique.
Même s’il est alternatif, le réseau dans lequel baigne Tillier n’en est pas moins international.

Au sein de cet univers naissent des pratiques spécifiques à un milieu urbain comme le tag aux USA ou à Londres, mais aussi le « mail art », c’est à dire « l’art postal », avec pour principale caractéristique d’exister également hors du système classique marchand du monde de l’art, ayant pour participants un magma d’artistes indifférenciés du point de vue de leur notoriété. Comme dans Fluxus, au sein du mail art, les artistes se mélangent sans contrainte. Chose impensable aujourd’hui dans le système de l’art actuel qui fonctionne en sphère fermée autour d’individus symboliquement cooptés.

Collaborant dans une volonté d’échange à diverses revues belges et étrangères (comme Libellus), éditant les revues Devil/Paradis ou Extravaganza…, Tillier trouve dans le mail art, le comportement réellement fondateur de sa démarche artistique. Les revues, les textes, les rencontres texte – image sont aussi importantes que ce qui prend place aujourd’hui sur les cimaises.

L’échange et le mélange de propos, de textes, d’images, comme faits de communication sociale, relèvent des valeurs des plus contemporaines de son œuvre. Fort de ce souffle de liberté trouvée au milieu des années 70, Tillier va faire naître un travail fondé sur une perception pratiquement mystique du vécu où est primordiale une gestion ou plutôt, une « ingestion » du chaos. Dès les années 80, Tillier peint d’abord des toiles investies d’une forme de primitivisme urbain à la manière de Basquiat, dans lesquelles apparaissent déjà des fragments de cartes, des Polaroïds, des bribes de courriers échangés avec ses pairs, etc.

Les images produites par Tillier sont alors, à la fois des synthèses temporelles d’un vécu artistique et des contre images. C’est à dire des images qui nous trompent sur le message que nous pensons y déceler. Il s’agit de synthèses temporelles non chronologiques car s’y articulent des fragments de discours et de contre images. La confrontation et la cohabitation des médias n’sont pas porteuse d’un sens unique.

Ce que l’on définirait aujourd’hui comme les « collages » de Tillier, apparus dans les années 80 également, parallèlement à la mouvance éditoriale décrite plus haut, sont ainsi d’œuvres ouvertes qui contiennent des images sources liées à une logique formelle et intellectuelle mais dont toute lecture finale n’appartient qu’au spectateur seul. Pour en finir définitivement avec le collage, perçu comme une pratique moderne, puisque pervertissant l’accès traditionnel et physique à l’image, Tillier en fait un acte structuraliste.

L’idée de planisphère n’est par exemple qu’une reformulation imaginaire et volontairement esthétisée de l’espace chaotique de la pensée et de l’être. La carte géographique est l’une des formes mentales que l’ordre donne au chaos. Dès lors que le regard s’y plonge, il s’y perd dans un cosmos de détails de toutes natures, fantasques et accidentels, parfois sexuels et transgressifs.

A ce propos, ce ne sont pas les images sexuelles parfois violentes qui sont transgressives puisque celles-ci ne font que participer à une esthétique et une expérience globale de perception. C’est au contraire la nature même des codes visuels qu’il nous propose qui est transgressive et marginale. Je pense à un sexe féminin qui côtoie le tracé d’un cours d’eau, à des chromos de bateaux, d’animaux ou de races humaines disposées sur autour d’une région insulaire du monde et à toutes les autres images pièges, attrapes-cerveaux qui nous sont tendus presque de manière surréaliste. De façon originale et radicale, au delà des fragments qui composent l’image, la proposition artistique de Thierry Tillier amène à une vision synthétique, en quelque sorte fantasmatique, de notre espace physique et mental perçu comme chaotique. Le spectateur trouvera dans les images de Tillier les traces révélées de ses images inconscientes.

Exposé de façon non médiatique, au quatre coins du monde (Québec, Kyoto, Kassel, Paris, Porto, Tarragona, Panama, La Havane, Brême, Lisbonne, Mexico, Poznan, Sao Paulo, Budapest…) et dans les récentes expositions belges importantes sur les sujets connexes à son travail comme « Un siècle de collage en Belgique » (La Louvière et Paris, 1999) ou « D’un livre à l’autre » et « Féerie pour un autre livre » (Mariemont,1985 et 2000), la présentation significative du travail de Thierry Tillier dans une galerie est un épisode que l’on ne pouvait qu’attendre de longue date.

Ludovic Recchia